Il y a plus de 30 000 ans, l’Homme de Néandertal disparaissait de la planète Terre, remplacé par un Homo Sapiens aux caractéristiques bien différentes. Longtemps considéré comme un être supérieur, Homo Sapiens ne serait en fin de compte pas si différent de son prédécesseur. Retour sur les grandes découvertes de la dernière décennie.
En 2010, Svante Pääbo, prix Nobel de Médecine 2022, fait une découverte qui a révolutionné la vision que l’on se faisait de l’Homme de Néandertal. Grâce à des avancées technologiques impressionnantes dans le domaine de la paléogénomique, soit l’étude de l’ADN des fossiles et des squelettes pouvant dater de plusieurs milliers d’années, il fait une découverte historique: l’Homo Sapiens aurait entre 1% et 4% de son ADN qui provient de Néandertal1. Ce fuitage génétique de Néandertal vers Homo Sapiens ouvre donc une nouvelle phase sur l’apprentissage de notre passé. Il devient alors possible que ces deux espèces se soient croisées ou aient même échangé entre elles, il y a plus de 40 000 ans, afin d’aboutir à cette hybridation génétique.
Des découvertes historiques
Mais d’autres découvertes ont encore davantage accentué cette idée d’une possible coexistence entre l’Homo Sapiens et l’Homme de Néandertal. En 2017, Ludovic Slimak, penseur et archéologue français, écrivait un article sur une couche géologique qui l’intriguait sur son site de recherche, la grotte de Mandrin2. En effet, cette grotte, qui a connu une présence humaine quasiment ininterrompue entre 120 000 ans et 40 000 ans avant notre ère, recèle des milliers d’outils, de fossiles et d’artefacts qui se différencient des autres. Alors que sa population est supposément néandertalienne (au vu de l’estimation de datation de la couche géologique), Ludovic Slimak était persuadé, à travers l’étude de cette couche géologique, que celle-ci ne pouvait s’agir « que de l’œuvre d’Homo Sapiens” car “ces pièces ressemblaient remarquablement à celles des gisements découverts au Proche-Orient”3. Après plusieurs années de travail, il y décèle un ensemble de neuf dents qu’il confie début 2022 à Clément Zanolli4, un expert de l’étude de la structure dentaire des primates fossiles et actuels.
Les résultats obtenus par l’équipe de Zanolli bouleversent le monde de la paléontologie. Ces dents ont toutes des caractéristiques néandertaliennes, à part une, qui présente “des morphologies liées au Sapiens archaïque”5, et que l’on date alors à -54 000 ans avant notre ère. Il s’agit là de la plus ancienne trace de la population Sapiens sur le sol du continent européen, soit un bond en arrière d’une dizaine de milliers d’années6, ce qui représente 500 générations. Cette découverte vient alors conforter l’idée de Ludovic Slimak que les Homo Sapiens ont habité la grotte de Mandrin quand “tout le reste du continent était sous domination néandertalienne”7.
Le renouveau de Néandertal
Malgré sa disparition brutale il y a 30 000 ans, l’Homme de Néandertal n’a en réalité jamais été effacé. Il connaît même une renaissance à partir de la découverte de l’équipe de Svante Pääbo. Jusqu’alors considéré comme un être inférieur qui fut remplacé par les Sapiens dans l’histoire, Neandertal est devenu “un égal”8, selon les mots de Evelyne Heyer, professeure en anthropologie génétique au Muséum national d’Histoire naturelle. En réalité, les deux ne sont pas si différents l’un de l’autre. Tous les deux chasseurs-cueilleurs, ils exploitaient les ressources naturelles en vue de leur survie, se taillant des outils et des armes dans la pierre ou dans le bois. Peuples nomades, leur force résidait dans leur capacité à se déplacer, à occuper de nouveaux territoires et à s’adapter en fonction de ceux-ci9. Pourtant, même si leur ADN ne diffère pas tant que ça, Néandertal et Homo Sapiens ont bien des caractéristiques distinctes.
Pour Ludovic Slimak, Sapiens se différencie surtout par son caractère social. Alors que les Néandertaliens “échangeaient peu”, l’Homo Sapiens était un véritable “animal social [..] toujours à la conquête de nouveaux territoires”10. Plus propice à une forme de socialisation, Homo Sapiens connaît donc une meilleure capacité d’adaptation que son égal néandertalien. Il y a de fortes chances que les échanges qui ont pu avoir lieu entre Neandertal et Homo Sapiens proviennent seulement d’un effort de ce dernier, comme en témoigne le fuitage génétique de Néandertal dans l’ADN de l’Homo Sapiens. Or, l’inverse n’a pas encore été trouvé en ce qui s’agit de l’ADN de Neandertal, ce qui laisse présager la meilleure capacité d’adaptation de Sapiens.
C’est cette dernière qui aurait finalement entraîné la disparition, vers -30 000 ans avant notre ère, de Néandertal. Pour Marylène Patou-Mathis, préhistorienne et directrice de recherche émérite au CNRS, “C’est l’environnement qui va provoquer des adaptations qui sont favorables, puis une sélection et une reproduction porteuses de nouveaux gènes qui vont créer une nouvelle espèce distincte”11. Si l’apparition d’une nouvelle espèce se fait principalement à partir d’un stress externe qui transforme l’individu, l’adaptation à l’environnement est clé pour la survie d’une espèce. Qu’est-ce qui a fait défaut à Néandertal, pourtant installé sur plusieurs continents et dans des lieux où les conditions de vie sont intenses? Déjà en période de décroissance démographique, il a sans doute subi les différences en termes d’adaptation avec l’Homo Sapiens, comme l’explique Jean-Jacques Hublin dans un article du Figaro12.
Quelles relations Neandertal – homo sapiens ?
Mais si on peut affirmer qu’il y a bien eu une entraide entre Néandertal et Sapiens, on ne peut pour autant être certain de la nature de la relation qu’ils entretenaient. Celle-ci est alors de l’ordre de l’interprétation pour les spécialistes actuels, qui préfèrent simplement affirmer un “transfert de connaissances depuis Néandertal jusqu’à Sapiens”13.
Pour Ségolène Vandevelde, spécialiste en archéologie environnementale, le passage d’Homo Sapiens dans la grotte de Mandrin fut bref, de l’ordre d’une quarantaine d’années14. Si elle s’appuie pour affirmer cela sur une analyse des dépôts de suie sur la paroi de la grotte15, il est intéressant de noter que les ressources utilisées par les Sapiens proviennent d’un espace plus large, d’une cinquantaine de kilomètres autour de la grotte16. C’est bien là la preuve que ces Sapiens se sont appuyés sur une aide des Néandertaliens, qui furent comme des guides pour ces nouveaux arrivants, comme le précise Ludovic Slimak dans un article pour France Inter17.
L’histoire de la grotte de Mandrin est donc empreinte d’un court passage de Sapiens, qui ont quitté les lieux assez rapidement pour laisser place à un retour néandertalien. La découverte de Thorin dans la grotte Mandrin en 2015 vient confirmer cette idée. Ce dernier, nommé après le personnage fictif de Tolkien, est le squelette d’un Homme de Néandertal qui aurait vécu dans la grotte environ 45 000 ans avant notre ère. La grotte Mandrin aurait donc été un simple point de passage saisonnier pour les deux espèces, dont les tendances migratoires étaient rythmées par les mouvements de troupeaux d’animaux.
2. Site archéologique situé dans la Drôme
4. Ludovic Slimak, un archéologue hors norme
5. Ibid.
6. Ibid.
8. Sapiens et Néandertal : les brins croisés
9. Dernières nouvelles de Néandertal
11. Dernières nouvelles de Néandertal
12. Jean-Jacques Hublin, le meilleur ami d’Homo sapiens
13. Sapiens et Néandertal se seraient croisés il y a 45 000 ans en France dans la Drôme
14. Ibid.
16. Ibid.
17. Sapiens et Néandertal se seraient croisés il y a 45 000 ans en France dans la Drôme